Entre deux infinis

MICHEL BLAZY, JULIEN DISCRIT, PIERRE HUYGHE, JINGFANG HAO ET LINGJIE WANG, CLAUDE LÉVÊQUE, LAURENT MONTARON, VALÉRIE MRÉJEN, MELIK OHANIAN, THU VAN TRAN // 28 octobre -> 22 décembre 2017

Second volet d’une réflexion thématique autour de la représentation des notions conceptuelles dans l’art contemporain, l’exposition collective « Entre deux infinis » interroge le temps au travers des œuvres de dix artistes: Michel Blazy, Julien Discrit, Pierre Huyghe, Claude Lévêque, Laurent Montaron, Valérie Mréjen, Melik Ohanian, Thu Van Tran ainsi que le duo Jingfang Hao et Lingjie Wang. « C’est là que parfois le temps s’assoupit comme la roue du compteur quand la dernière ampoule s’éteint. C’est là qu’on commence à voir, dans le noir. Dans le noir qui est aube et midi et soir et nuit d’un ciel vide, d’une terre fixe. Dans le noir qui éclaire l’esprit. C’est là que le peintre peut tranquillement cligner de l’oeil. » Samuel Beckett, Le Monde et le pantalon.

Exposition collective du 28 octobre au 21 décembre 2017. Vernissage le samedi 28 octobre de 15h à 20h. 

Le point de départ de cette exposition se situe dans la lecture d’une Pensée de Pascal : « L’homme est un point perdu entre deux infinis ». A l’aune de cette philosophie qui pose la vie de l’homme comme une ponctuation dans le temps, le propos de l’exposition tente de donner un éclairage sur la façon dont certains artistes contemporains ont choisi de se confronter à l’idée de temporalité, les moyens plastiques mis en œuvre pour y parvenir, et les interprétations à la fois de l’œuvre d’art et de notre perception du temps qui en découlent. Si l’œuvre d’art est nécessairement inscrite dans le temps, cette relation varie notamment dans son rapport à l’histoire, son rapport à la finitude dans la confrontation à la mort, et dans l’élaboration d’une temporalité qui lui est propre.

Comment représenter le temps, le fixer, le donner à voir, le figer dans une matière? Une représentation du temps ne serait-elle possible que dans une certaine façon de le séquencer, le dénombrer, d’isoler des moments ? Melik Ohanian, dans ses photographies en noir et blanc, une série de 60 variations extraites des expériences réalisées pourPortrait of Duration, révèle le changement d’état du Césium 133 — élément chimique qui définit la seconde universelle dans les horloges atomiques, lors de son passage de l’état solide à l’état liquide. Au travers de la représentation de la matière qui le définit, chaque photographie est unique et propose une figure du temps — à un instant T. De la même façon, Jingfang Hao et Lingjie Wang, marquent le temps chaque jour depuis 5 ans dans un calendrier un peu particulier puisqu’il fixe sur un papier thermique la présence quotidienne de la lumière du jour. 

D’un point de vue historique, ces démarches s’inscrivent dans la continuité des idées de progrès et de maîtrise du temps qui sont nées avec Newton et les Lumières. Temps économique, gestion, quantification, temps anthropologique et linéaire qui est orienté afin d’écrire une histoire. Au même moment, apparaît l’idée d’esthétique, avec Kant puis Diderot : un art qui fige le temps dans l’éternité d’une jouissance esthétique, et mènera à la mélancolie du romantisme. « Je ne vous dirai point quelle fut la durée de mon enchantement, écrit Diderot. L’immobilité des êtres, la solitude du lieu, son silence profond suspend le temps. Rien ne le mesure. L’homme devient éternel ».

C’est de ce rapport à l’histoire et à la chronologie que naissent les tentatives contemporaines de matérialiser certains aspects du temps: On Kawara avec les dates, Opalka avec les chiffres, Douglas Huebler avec la durée, Nam June Paik avec ses boucles obsessionnelles du temps, etc. Travail en référence à la chronologie, temps universel, synchronisation des horloges, les artistes mettent en avant une découpe temporelle standardisée qui s’impose aux hommes dans leur quotidien, dans leur imaginaire et leur perception du réel. Séquençage du temps, donc, qui devient également chez certains artistes une fixation d’un moment perdu, d’une nostalgie, d’un temps existentiel. Platon écrit dans le Timée que le temps est « une certaine image mobile de l’éternité ». Ainsi le film de Valérie Mréjen joue-t-il de cette nostalgie en faisant défiler sur un vieux carrousel des diapositives dont les images proviennent d’un catalogue de vente par correspondance des années 1960. Fixation temporelle du passé et du souvenir dans le matériau lui-même que l’on retrouve chez Claude Lévêque, dans la réappropriation de vieux objets. Ashes, les cendres. Ashes to ashes, de la cendre à la cendre. 

Cycle de la vie et de la mort, cycle du temps, qui ont intéressé les artistes, avec l’idée non plus de figer l’instant mais de vouloir maîtriser l’écoulement des secondes, d’accélérer le temps, le ralentir, le produire comme un maître horloger. Pierre Huyghe condense le temps sur une feuille de papier en positionnant sur la même surface, le même plan, toutes les strates du passé (Timekeeper, garder le temps). Julien Discrit, lui, l’accélère, en fabriquant des fossiles de pierre d’un futur antérieur, lorsque Michel Blazy, avec ses Nouvelles amibes domestiques décide de créer des œuvres évolutives qu’il active et auxquelles il donne vie grâce à de l’eau et des colorants alimentaires. Les œuvres plastiques deviennent alors des objets temporels qui se déroulent dans le temps et créent eux-mêmes du temps : production de temps et non plus soumission au temps. Serait-on dans la Fin de l’histoire ? 

On se rapproche en effet davantage ici de la sensation mentale de la durée, d’un temps élastique de l’imaginaire, un temps proustien suspendu entre un espace vide de la mémoire, le moment de la conscience dans l’ennui du présent et le mémoire involontaire qui engendre le récit du passé, que du temps progressiste et décompté de Kant et Newton. Ainsi chez Thu-Van Tran le temps se concentre dans une étiquette insolée qui contient en elle des années de vie, de mémoire, de souvenirs et, par sa décoloration physique, incite à une distance psychologique et affective.

Temporalité de l’œuvre et temporalité historique étant ainsi dissociées, l’art contemporain, l’art devenu con-temporain de son propre temps impliquerait peut être alors un temps sans histoire des oeuvres, une jouissance dans l’instant de la nouveauté. Une ignorance du temps, un temps sans cesse dans l’instant, dans un « maintenant » perpétuel comme celui de la Présence figée de Julien Discrit. « On ne peut chercher le présent sur un calendrier ou sur une horloge, que l’on ne consulte que pour déterminer sa relation au passé ou pour s’approcher du futur avec la conscience plus ou moins claire. Moi, les choses et les personnes qui m’entourent : nous sommes le véritable présent. » écrit Italo Svevo dans l’incipit de Ma Paresse.

C’est un temps, toujours présent à lui-même qui pourrait entrer dans une répétition du même et suffirait à faire histoire. Un éternel retour nietzschéen que n’est pas sans rappeler l’installation de Laurent Montaron dans laquelle un écho à bande enregistre puis efface en boucle l’écho de son propre son silencieux. Le beau serait-il dans le présent et l’intemporel ?

 

Si «l’homme est un point perdu entre deux infinis» pour Pascal, l’œuvre d’art serait alors probablement le trait d’union entre les temps. 

 

 

 

Entre deux infinis, 28 octobre -> 22 décembre 2017
Galerie Anne-Sarah Bénichou45 rue Chapon, 75003 Paris
Galerie Anne-Sarah Bénichou Du mardi au samedi de 11h à 19h
Galerie Anne-Sarah Bénichou

45 rue Chapon 75003 Paris
Tel : 01 44 93 91 48
Mail : galerie@annesarahbenichou.com

Site : Galerie Anne-Sarah Bénichou

Du mardi au samedi de 11h à 13h et de 14h à 19h

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Publié le : 27 octobre 2017

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